19/06/2008
"Mais pourquoi auriez-vous une autre langue ?"
A l'occasion des débats sur les langues régionales, je réédite ce texte publié en avril 2007 sur Rezore :
"Il y a une dizaine d’années j’essayais d’expliquer à une amie habitant le Loiret, la situation de la langue bretonne. J’habitais ce département. Je ne me souviens plus du détail de la conversation mais, à un moment, elle me regarda et me dit : “Mais pourquoi auriez-vous une autre langue ?”... Un autre ami, habitant Saint-Etienne (dans la Loire), m’a dit à plusieurs reprises avoir du mal à comprendre l’importance que j’attache (moi et d’autres) à la langue bretonne... Alors je vais tenter de lui expliquer, à cet ami qui vient chaque été goûter aux charmes de la Bretagne.
Pourquoi aurions-nous une autre langue, nous, Bretons ? L’ennui, dans cette question, c’est le temps employé parce qu’en fait, nous avons une autre langue, ce n’est pas une hypothèse, une éventualité mais une réalité. Que nous la parlions ou pas, la langue bretonne existe. Elle existe, comme la langue française existe, même si le breton est moins parlé. Elle existe parce que 250.000 personnes la parlent et parce qu’il y a soixante ans, elles devaient être autour d’un million. Elle existe parce qu’elle est parlée sur ce bout du continent eurasiatique depuis 1.500 ans et plus. Elle fut parlée. Elle est parlée. Elle sera parlée...
Et nous, qui habitons cette pointe du continent eurasiatique que l'on appelle la Bretagne, que nous parlions cette langue ou pas, nous avons un lien avec elle. Parce qu’elle fait partie de notre environnement culturel à travers la musique et la littérature, les noms de lieux; de notre environnement personnel à travers les noms de familles et une façon de parler français encore influencée par le breton : même les personnes qui croient ne pas parler breton utilisent parfois des tournures de phrase ou des termes bretons passés en français.
Ne plus comprendre les anciens
J’ai rencontré, dans les années 80 une grand-mère qui ne parlait “que” breton, comme on disait. Ce “que” restrictif, je l’ai rarement entendu pour désigner des gens qui ne parlent “que” français”. Mais ses petits-enfants, eux, ne parlaient “que” français. Difficile alors d’établir un lien... Un de mes amis me racontait que sa mère, dans ses derniers jours, voulait lui parler en breton, langue que lui parlait, mais pas les petits enfants... Beaucoup de Bretons ont vécu ce type de situation. J’ai chez moi des cassettes de mon arrière-grand-père Pierre Thomas (1884-1971), de Ploemel, près d’Auray, enregistrées il y a environ 40 ans. Il connaissait beaucoup de chansons, Pierre Thomas, mais surtout en breton, sa langue maternelle. Aujourd’hui ces chants sont incompréhensibles pour la quasi-totalité de ses petits enfants et arrières petits-enfants qui, pourtant, sont restés vivre là où mon arrière grand père vivait... Est-ce normal ?
Mes quatre grands-parents nés au début du XXe siècle dans le pays d’Auray étaient bilingues. Ils parlaient, lisaient et écrivaient le français, ils parlaient le breton, et certains savaient aussi l’écrire et le lire pour l'avoir appris au catéchisme (et pas à l'école). Pourquoi leur avoir mis dans la tête de ne pas transmettre ces savoirs à leurs enfants ? Au nom de quoi leur a-t-on inoculé le mépris de leur langue maternelle ? Et de quel droit ? De quel droit a-t-on exclu de l’école, de l’administration, de la vie sociale (et finalement économique), leur langue et leur culture?
Je suis allé l'année dernière à Batz sur mer (Loire-Atlantique) pour découvrir une expo sur le breton que des habitants de cette commune de Loire-Atlantique pratiquaient encore au début du XXe siècle. Aujourd’hui, il n’en reste plus que des traces. Plus personne ne parle le breton tel qu’il s’est parlé à Batz-sur-Mer pendant au moins quinze siècles. Dans quelques décennies il en sera peut-être ainsi pour le breton tel qu’il se parle encore à Crac’h ou Ploemel, près d’Auray, mes communes d’origine. La langue bretonne a quasiment disparu de zone comme Quiberon, Sarzeau, Belle-Île... Devons-nous nous résigner à cette situation ?
Assignés à l'ignorance
Oui, nous avons donc deux langues. L’une est devenue notre langue maternelle, la langue française. L’autre reste et demeure la langue d’origine d’un grand nombre d’entre nous, en Bretagne et ailleurs. Notre langue “grand-maternelle”. Mais pour celle-ci, nous avons été assignés à l’ignorance. La politique officielle telle qu’elle est façonnée par l’Etat républicain a écarté de l'école la langue bretonne et d’autres langues régionales. Ouvertement tout d’abord. Des ministres et des présidents de la République française ont eu des déclarations claires là-dessus. Depuis 30 ans, ce discours là ne tient plus. Nous sommes passés à une phase d’étouffement tranquille, par l’indifférence, la négation, voire encore des formes de stigmatisation et de mépris... On nous accorde des miettes par-ci par-là, et nous devrions être contents.
Content, non, je ne le suis pas. Mais nous sommes tous responsables de nos identités collectives et personnelles. Personnellement, je me sens bien mieux depuis que j’arrive à comprendre, même imparfaitement, les chants que chantait mon arrière grand-père. Depuis que j’arrive à comprendre, même imparfaitement, le breton que les anciens parlent encore en Bretagne. Les autres Bretons feront comme ils pourront, comme ils voudront; ils apprendront ou pas. Mais l’avenir de la langue bretonne dépend aussi d’eux. Certains se mettent à l’anglais ou au chinois, libre à eux : mais l’avenir de ces langues-là ne dépend pas des Bretons. L’avenir du breton, oui.
J'ai appris, j'apprends, j'apprendrai
“J’ai deux amours”, chantait Joséphine Baker. Moi, j’ai deux langues qui me nourrissent aujourd’hui. Pourquoi devrais-je renoncer à l’une pour l’autre ? Ici, la République aurait pu faire vivre un bilinguisme respectueux de la langue bretonne et de la langue française. Elle a préféré une politique d'éradication linguistique qui a été efficace. Mais aucun Etat, aucune République, aucune démocratie n’a le droit de nous couper de notre langue maternelle, que ce soit le breton ici, ou le français ailleurs (*). C’est une question toute simple de droits de l’Homme et de refus de l’arbitraire étatique.
C'est une des raisons pour laquelle j’ai appris, j’apprends, et j’apprendrai le breton. Voilà pourquoi j’agis, avec d’autres, pour que cette langue continue d’exister. Si c’est contre la volonté profonde de l’Etat, tant pis. En Bretagne, il a outrepassé ses droits. Et un Etat qui ne respecte pas ses minorités linguistiques est-il réellement démocratique et respectueux des droits de l’Homme ? Dans ces domaines-là, la République française a des progrès à faire. Bretonnant, je le constate chaque jour. Le combat pour les langues régionales est aussi un combat pour l’approfondissement de la démocratie française.
Christian Le Meut
* Le français, langue régionale en Louisiane, par exemple, n'y est plus parlé que par 200.000 personnes et est menacé d'extinction suite à une politique d'interdiction menée au XXe siècle par les autorités des cet Etat. Parle-t-on encore français dans la ville de Nouvelle-Orléans ?
An destenn-se e brezhoneg/Ce texte en breton :
http://rezore.blogspirit.com/archive/2007/03/31/perak-e-v...
14:30 Publié dans Breizh/Bretagne, Brezhoneg/Langue bretonne, Yezhoù/langues | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : Langue bretonne, brezhoneg
Sénat : contre les langues régionales dans la Constitution
Dec'h ar senadourion o deus votet a-enep chañch bonreizh Bro-Frans evit anavezout ar yezhoù rannvroel, ar pezh a zo dipitus. Lâret traoù eo bet a-dreuz get senadourion a zo, evel da gustum, hag ivez get tud a-Vreizh, evel ar pezh a zo bet lâret get ur senadur a Liger Atlantel François Autain. Razh ar senadourion n'int ket yezhourion, pell a zo !
Hier les sénateurs ont donc voté contre le fait que la Constitution française reconnaisse officiellement les langues régionales, ce qui constitue une déception. Certains sénateurs ont montré leur méconnaissance du sujet, notamment ce député socialiste de... Loire Atlantique, François Autain. Les sénateurs ne sont pas des tous des linguistes, loin s'en faut ! M. Autain oublie de mentionner, parmi les dialectes du breton, celui de Guérande, proche du vannetais, qui se parlait dans son département il y a moins d'un siècle. Les bretonnants guérandais allaient vendre leur sel dans le Morbihan et jusqu'au Finistère nord, et parvenaient à se faire comprendre, en breton de leurs compatriotes, démontrant ainsi qu'il y a bien une seule langue bretonne avec des dialectes. Je note également que dans son intervention, M. Autain ne propose rien, il ne fait que démolir en se basant sur des connaissances pour le moins partielles. Dommage, pour un élu du peuple, de si mal connaître une langue du peuple.
"M. François Autain (sénateur de Loire-Atlantique - rattaché au groupe communiste). "- Je souhaiterais attirer l’attention sur l’utilisation inappropriée qui est faite de l’expression « langue régionale » ; ne rendant pas compte de la diversité des parlers qui existent dans une même région, elle contribue à l’appauvrissement de notre patrimoine linguistique.
Élu d’un département dont l’identité bretonne est toujours incertaine, je prendrai l’exemple des parlers pratiqués en Bretagne. Il n’existe pas une langue régionale unique mais un nombre important de parlers rattachés à cinq grands dialectes. Dans la région rennaise, on pratique le gallo, qui est un dialecte de langue d’oïl parlé en Bretagne orientale ; dans le reste de la Bretagne, dite Bretagne bretonnante, on dénombre quatre dialectes celtiques : le trégorois, le vannetais, le léonard et le cornouaillais. Et chaque dialecte se décompose en sous-familles, celles-ci étant si diverses que les linguistes ne se réfèrent qu’aux parlers qui les composent. Au sein du cornouaillais, on distingue ainsi les parlers du pays Bigouden, du Poher, du Cap Sizun ou encore du pays de l’Aven.
Les choses se compliquent encore si l’on considère qu’à l’intérieur même de ces zones, il existe des sous-dialectes spécifiques. Ainsi, le sous-dialecte du pays Bigouden diffère entre les locuteurs de Quimper et de ses alentours et ceux de la région de Douarnenez.
En organisant la promotion des langues régionales en Bretagne par le biais des écoles bilingues, qui enseignent une forme d’esperanto composé des différents parlers bretons, incompréhensible par ceux qui ont l’un de ceux-ci pour langue maternelle, on contribue à la liquidation d’un patrimoine linguistique bien plus riche dans la réalité que dans la description sommaire que je viens d’en faire. Je rappelle par parenthèse que cet esperanto breton a été inventé en 1941 par un admirateur du régime nazi.
Pour toutes ces raisons, les langues régionales ne doivent pas figurer dans la Constitution."
09:40 Publié dans Brezhoneg/Langue bretonne, Galleg/français, Politikerezh/Politique, Yezhoù/langues | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : Sénat, langues régionales


